Table-ronde : Grand âge et autonomie

Le vendredi 14 juin dernier, s’est tenue, au Palais des Congrès de Strasbourg, une nouvelle table ronde à l’occasion de l’Assemblée Générale de la mutuelle INTERIALE, qui a réuni durant une matinée des prestigieux experts de la thématique du grand âge et de l’autonomie : Annie VIDAL, députée de la Seine-Maritime et co-auteure du rapport dit « Libault », Alexandre FELTZ, adjoint au Maire de Strasbourg en charge de la santé publique et environnementale, Melissa PETIT, sociologue spécialiste de la silver économie, Matthieu LEDERMANN, directeur santé adjoint à la Mutualité française ou encore Jérôme RIPOLL, président de l’association France Dépendance.

Retour sur leurs interventions.

Lorsque l’on évoque la dépendance, le lien est directement fait avec la perte d’autonomie. Notre système de pensée se concentre ainsi bien plus sur la notion de capacités perdues plutôt que sur celles restantes. Pour la députée Annie VIDAL cette référence directe à la dépendance laisse peu de place à la prévention.

Or, là est tout l’enjeu des années à venir : pouvoir mieux prévenir afin de rallonger la durée de vie sans incapacité. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il y a aujourd’hui en France près d’un million et demi de personnes de plus de 85 ans et plus d’un million d’entre elles sont en situation de perte d’autonomie. Les estimations pour 2050 témoignent de l’urgence : le nombre de personnes de plus de 85 ans devrait tripler pour atteindre la barre des 5 millions tandis que la part de personnes dépendantes dépasserait les 2 millions.

Le sujet du grand âge est donc plus que jamais d’actualité, comme le démontrent les futures échéances législatives. Le 1er octobre 2018, Agnès BUZYN, ministre des Solidarités et de la Santé, a ainsi lancé une vaste consultation citoyenne sur le thème du grand âge et de l’autonomie menée par Dominique LIBAULT dans l’optique d’un projet de loi à horizon fin 2019. Si l’on veut pouvoir faire face à ce nouveau risque, des actions doivent être mises en place dès aujourd’hui.

Au-delà d’une prévention jugée insuffisante, un autre axe est important lorsque l’on aborde le sujet de la dépendance : celui des proches aidants. Estimés à près de 4 millions, ces derniers aspirent à plus de reconnaissance et à une simplification de leurs démarches. En effet, pour Jérôme RIPOLL, ces derniers sont plongés du jour au lendemain dans un enchevêtrement de démarches complexes qui pèse sur leur quotidien. Connaître et faire reconnaître les droits des personnes aidantes est un des grands projets portés par son association. Pour Annie VIDAL et Mélissa PETIT, la question des aidants s’impose de plus en plus clairement aux entreprises car elle dégage des questions aussi bien financières qu’humaines. En effet, 25% des aidants sont déclarés actifs et le coût pour une entreprise par personne aidante est ainsi estimé à 1500€ dans un contexte où la personne aidante peine à trouver un réel équilibre entre vie professionnelle, vie privée et activité d’aidant. Des travaux législatifs sont en cours ou ont abouti en ce sens. Ainsi, le gouvernement a décidé de créer dès 2020 un congé indemnisé pour les « aidants » qui soutiennent un proche âgé, malade ou handicapé, comme l’a assuré Agnès BUZYN, le 3 juillet 2019. Cette mesure figurera dans le prochain PLFSS 2020.

Il y a également pour les aidants comme pour le gouvernement un réel enjeu financier comme l’a souligné le directeur santé adjoint de la Mutualité française, Matthieu LEDERMANN. En effet, malgré une solidarité nationale très présente -79% des 30 Mds€ de dépenses liées à la prise en charge de l’autonomie sont déjà assumés par la Sécurité Sociale, l’Etat ou les collectivités locales - il subsiste des restes à charge difficiles à supporter pour les ménages qui s’élèvent en moyenne à 2000€ par mois. Pour Annie VIDAL, la perte d’autonomie doit être financée par la solidarité nationale. Elle a ainsi souligné l’importance de reconnaitre la dépendance comme un risque à part entière. Rappelons à ce propos cette phrase qu’Emmanuel MACRON a prononcée le 13 juin 2018 lors de son discours d’ouverture du congrès de la Mutualité Française à Montpellier : « Il nous faut construire un nouveau risque ». La perte d’autonomie relèverait alors de la protection sociale avec un soutien important à la recherche sur le vieillissement et des actions concrètes de prévention. Alexandre FELTZ, adjoint au maire de Strasbourg et médecin, a été l’un des pionniers en termes de prescription d’activité physique à ses patients âgés ou non. Pour lui, maintenir une activité physique limite la dépendance ou en tout cas en recule l’âge.

Toutefois, comme Mélissa PETIT l’a souligné, aucune des futures mesures mises en place ne prendra de sens temps que le regard sur l’âge et le vieillissement n’aura pas changé. En effet, nous sommes dans une société où la vieillesse est objet de discrimination : culte de la jeunesse, disparition des personnes âgées de l’espace public, tabou. Pour Mélissa PETIT, l’important est de créer du lien intergénérationnel et de lutter contre l’isolement des personnes âgées. Annie VIDAL a évoqué en ce sens la possibilité de mobiliser le service national universel et le service civique pour des missions auprès des personnes âgées.

L’autre penchant important qu’a pointé Mélissa PETIT est la notion de « droit au risque ». Il est vrai que notre société a tendance à infantiliser les personnes âgées. Or, il faut mettre un point d’honneur à leur donner la possibilité, malgré leurs faiblesses et leurs vulnérabilités, d’exprimer une certaine liberté de choix à la fois dans leur rapport aux autres, mais également dans le choix de leurs conditions de vie (EHPAD ou à domicile), de les laisser pratiquer certaines activités que nous pouvons considérer comme dangereuses. L’objectif à terme serait que grâce aux évolutions de la société, grâce à la prise en compte des enjeux liés à l’âge dans l’élaboration des plans d’urbanisme, une personne malade puisse courir seule, sans peur de disparaître.

La table ronde s’est conclue pleine d’émotions sur une réflexion d’Annie VIDAL : « S’il y a toutefois une vraie urgence à agir pour les personnes qui avancent en âge, pour celles qui sont en perte d’autonomie, pour les professionnels et pour leurs proches, en un mot, pour notre société, il ne faut pas oublier qu’avant d’être ces personnes vulnérables et fragiles, ils furent des parents, des époux ou des épouses, des amis, des enseignants et qu’ils ont contribué à notre histoire individuelle comme collective. »