Deux questions à Renaud Vedel

Nouvellement nommé coordonnateur ministériel en matière d'intelligence artificielle au ministère de l'Intérieur, Renaud Vedel s'est prété au jeu de l'interview pour nous expliquer sa mission en détail...

 

ITE: M. le préfet, vous venez d’être nommé coordinateur du Ministère de l’Intérieur pour l’intelligence artificielle, pouvez-vous nous décrire l’étendue de ce poste et les missions que vous aurez en charge dans le cadre de cette fonction ?

RV: Les technologies de l'analyse des données et de l'intelligence artificielle appartiennent à la vague d'innovation la plus récente. Comme toutes les organisations, le ministère de l'intérieur a besoin d'en évaluer l'impact pour ses services publics, qui sont nombreux et très variés. Il s'agit de repérer et soutenir les expérimentations émergentes dans ce domaine, tout en les inscrivant dans un cadre éthique et juridique approprié. Sous certaines conditions, ces technologies peuvent concourir à l'amélioration du service au public, des conditions de travail des agents et à la performance administrative.

Mais pour cela, il faut passer par une phase de découverte, d'expérimentation et d'appropriation progressive. Ces technologies sont assez complexes : il faut en apprendre le potentiel comme les limites, et toujours se placer en situation de les maitriser, de la conception à l'usage opérationnel. Ma mission est d'aider à cela, en appui de tous les innovateurs du ministère, et il y en a beaucoup ! Il s'agit aussi, pour avancer plus vite, de favoriser le contact direct et réciproque de gens dynamiques qui n'ont pas toujours d'étroites habitudes de travail en commun parce qu'ils n'appartiennent pas aux mêmes filières du service public.

ITE: On parle beaucoup de l’Intelligence artificielle comme d’une menace sur nos libertés publiques ou sur la pérennité de certains emplois, on parle moins souvent de ses avantages en matière, par exemple de lutte contre la criminalité ou d’amélioration de la qualité du service public, qu’en pensez-vous ? Et quelles sont selon vous les conséquences du développement de l’IA sur l’environnement du ministère de l’Intérieur dans les prochaines années ?

RV: L'adaptabilité (aux besoins du public, aux circonstances, aux technologies) est une des grandes lois fondatrices du service public. L'IA n'est pas en soi une menace pour les libertés publiques si l'on se donne les moyens de protéger les données personnelles, y compris en anonymisant l'information que l'on manipule quand il le faut. Cela requiert une grande vigilance.

Pour beaucoup de tâches simples et répétitives, le recours à l'IA permettra effectivement de gagner en rapidité et en performance. Dans les dix ans qui viennent, l'administration développera des guichets virtuels de plus en plus efficaces. C'est déjà en partie le cas. Le public pourra la solliciter en continu pour récupérer de l'information publique ou effectuer ses demandes les plus courantes, sans limitation d'horaire ou contrainte de déplacement physique. Les agents eux-mêmes apprendront progressivement à travailler avec des robots informatiques qui leur mâcheront une partie du travail. Leurs missions évolueront pour incorporer plus d'analyse de problèmes spécifiques, plus de prises de décisions en situation inhabituelle ou dérogatoire. Mais l'avantage, avec les technologies, c'est qu'on peut aussi rendre leur usage facile et intuitif, si on se donne la peine de former les utilisateurs, de travailler sur la qualité des interfaces homme-machine et de rappeler constamment à qui revient la prise de décision.

Dans un ministère qui traite d'abord de situations humaines, de secours, d'assistance, les machines devront rester cantonnées à leur place. L'interaction demeurera humaine chaque fois que les circonstances le justifieront. Les algorithmes devront être conçus et régulièrement testés pour leur capacité à respecter le principe d'égalité devant le service public. Et l'administration devra rester accessible à tous, y compris ceux qui ne maîtrisent pas le numérique.